Les tactiques de la gauche malthusienne réactionnaire
Thomas Piketty l’a théorisé avec la précision d’un normalien : depuis les années 1980, la gauche occidentale s’est muée en Gauche brahmane, caste d’intellectuels, de hauts diplômés et de gardiens du temple de l’universalisme et de l’égalitarisme. En face, la Droite marchande rassemble entrepreneurs, hauts revenus et pragmatiques du bilan. La première parle de valeurs, la seconde de chiffres. La première domine les universités, les médias et les tribunes morales ; la seconde les conseils d’administration et les marchés. En France, ce clivage n’est pas une invention récente : il est simplement revenu en costume trois-pièces et en hoodie militant.
Car la Gauche brahmane est un nouveau clergé – comme l'explique avec causticité Jean-François Chemain dans Notre amie la gauche : deux siècles de cléricature (2025). Les mouvements de masse ne viennent pas du peuple, mais naissent toujours des « hommes de parole » — intellectuels, prêtres ou professeurs — qui transforment le ressentiment en foi absolue, comme l'analysait Eric Hoffer dans Le Vrai Croyant (1951). Le vrai croyant ne négocie pas ; il performe la vertu. Il ne réforme pas ; il dénonce. Il ne gère pas le Trésor ; il invoque les Principes.
La gauche moderne est ce clergé laïc : gardienne performative de l’égalité, de l’universalisme et du « progrès social », elle défend comme une lionne les acquis sacrés, surtout quand ils ruinent l’État. Il faut qu'il y ait sacrifice – au nom du Peuple et de la Morale. Exactement comme l’ancien clergé défendait ses dîmes et ses exemptions fiscales au nom de Dieu ; exactement comme cette cléricature gauchiste, héritière directe de 1789, continue de le faire en se posant en guide moral du peuple qu'elle prétend éduquer et purifier.
Deux ans avant la Révolution, en 1787, la situation de la monarchie ne fait qu’empirer : les politiques de prestige et les rentes pour les privilégiés démontrent une mauvaise gestion qui n’inspire pas les créanciers. Louis XVI nomme Charles-Alexandre de Calonne contrôleur général des Finances. Ce parvenu libertin, séducteur à l’esprit vif, arbore un costume noir d’une élégance étudiée, satins brillants, écharpe de soie moirée bleue assortie à ses yeux, ruban et étoile de l’Ordre du Saint-Esprit en sautoir. Calonne convoque l’Assemblée des notables — cent quarante-quatre princes, ducs, archevêques, parlementaires, tous privilégiés. Son diagnostic est implacable : « Il faut faire quelque chose. » Son remède : un impôt foncier unique sur toutes les terres, qui touche enfin la noblesse et le clergé. Fin des exemptions « onéreuses », création d’assemblées provinciales, liberté du commerce intérieur. Pragmatisme pur. Le royaume doit survivre.
Les Notables, eux, se drapent dans les « principes ». Ils exigent des comptes, crient au despotisme, invoquent les libertés anciennes. À leur tête, Étienne-Charles de Loménie de Brienne, issu d’une famille d’ancienne noblesse, archevêque de Toulouse, intellectuel austère à la cravate noire et à la robe sobre d’une qualité impeccable, parle d’une voix grave. Il oppose, moralise, bloque, pour le salut des âmes, mais surtout parce que si Calonne est renvoyé, Brienne le remplace. Une fois au pouvoir, il tentera des réformes encore plus radicales. Échec total. Les parlements prennent le relais de la résistance vertueuse. Résultat : convocation des États généraux, puis Révolution. Le clergé brahmane avait causé la crise pour prendre le pouvoir.
![]() |
| Calonne et Lomenie de Brienne |
Sous la Ve République, en 2023-2026, la France est toujours aussi mal gérée. Les retraites pèsent trois fois plus sur les salaires que dans les pays bien gérés (28 % contre 9 %) : un prix qui augmente chaque année, asphyxie Nicolas-qui-paye et la génération suivante. Emmanuel Macron, président-Calonne moderne aux costumes de financier jupitérien, au discours technocratique, lance la réforme : passage à 64 ans, accélération des trimestres. « Il faut faire quelque chose. » La démographie et les comptes l’exigent.
Face à lui, la faction des partenaires sociaux du COR (Conseil d’orientation des retraites), dont les prévisions d’équilibre – curieusement optimistes – reposent chaque année sur une croissance et une fécondité futures jamais vues depuis 50 ans : un indice conjoncturel à 1,8 enfant par femme, alors qu’il stagne autour de 1,6 depuis 2023-2025, niveau le plus bas depuis la Grande Guerre. Insincérité ? Le mot est lourd en comptabilité publique, mais le maintien de ces hypothèses "centrales" en juin 2025, malgré les alertes Insee et la lettre du COR de février 2026 annonçant un réexamen forcé, laisse perplexe. Et Jean-Luc Mélenchon, grand prêtre de La France insoumise, brahmane suprême. Son style, simple et populaire, se mêle à la négligence étudiée du courtier ; sa rhétorique monte tandis qu’il s’enflamme de vertu. Il n’est pas au gouvernement, pas encore : alors il oppose, moralise, bloque. Manifestations monstres, motions de censure, accusations de « trahison des classes populaires », invocation des « valeurs » d’égalité et de justice sociale. Exactement comme Brienne en 1787. Le gouvernement passe en force (49.3). Mais en 2025-2026, avec un gouvernement minoritaire sous Sébastien Lecornu, la pression socialiste et la menace de censure conduisent à une suspension de la réforme jusqu’en janvier 2028 via la LFSS 2026 (adoptée en décembre 2025). Le trou se creuse. Les « acquis » sont sauvés au nom des principes. Brienne est rentré par la porte de service.
Et c’est là que la ressemblance devient caricaturale. Calonne et Macron : le financier raffiné, costumes brillants, qui veut une adaptation pragmatique pour arrêter la crise. Loménie de Brienne et Mélenchon : l’archevêque austère, grand boss moral, qui performe l’indignation au nom du Peuple et de l’Égalité, bloque la réforme pour agraver la crise et arriver au pouvoir. Même scénario : les rentes des notables et les droits à la retraite de la République ruinent le Trésor alors qu’ils le financent par les charges vénales ou les cotisations sociales. La Gauche brahmane, nouveau clergé des vrais croyants, oppose la posture vertueuse au réalisme comptable. Elle gagne du temps, protège son temple, et approfondit la crise qui va la porter au pouvoir.
1787 ou 2026, la pièce est la même. Le décor change (perruques poudrées ou banderoles LFI), les costumes aussi (soies moirées discrètes ou hoodie noir), mais le texte est identique : pragmatisme financier contre cléricalisme idéologique. La France n’a jamais réglé son problème structurel : elle préfère le théâtre des principes au bilan. Tant que la Gauche brahmane restera ce clergé laïc, gardien jaloux des acquis sacrés, la dette montera, la réforme reculera, et la Révolution (ou son simulacre) reviendra par la petite porte.
Plus ça change… et plus c’est la même farce. Les tactiques de la gauche malthusienne réactionnaire coûtent cher.

Commentaires
Enregistrer un commentaire